À l’occasion de la résidence artistique « Regards croisés Québec-Bénin », accueillie par Le Monde de Sica, le directeur général et fondateur de l’Afromusée de Montréal, Mushagalusa Chigoho, dit Guy, revient sur la genèse du projet et ses ambitions. Entre dialogue interculturel, valorisation des identités et transmission de la mémoire, il explique comment cette initiative entend créer des passerelles entre les artistes québécois et béninois, tout en faisant de l’art un levier de rencontre et de partage.

Vous êtes le directeur général et fondateur de l’Afromusée de Montréal. Pouvez-vous nous présenter cette institution et nous expliquer ce qui a motivé la création du projet « Regards croisés » ?
L’Afromusée de Montréal est une institution qui s’intéresse aux cultures africaines et à leur contribution à l’histoire et à la société. Nous voulons notamment créer des espaces de rencontre et de dialogue autour des expressions culturelles et artistiques. Le projet « Regards croisés » est né en 2019 de notre volonté de rapprocher les artistes du Canada et ceux du continent africain. L’idée est de permettre à des artistes d’horizons différents de se rencontrer, de partager leurs expériences et de créer ensemble. Il ne s’agit pas simplement de faire voyager des artistes, mais de leur donner l’occasion de découvrir d’autres réalités, d’autres pratiques et d’autres manières de penser l’art. Nous avons pris le temps de réfléchir au choix des pays et aux modalités de réalisation du projet. Après plusieurs années de préparation, la première édition a été consacrée à la Côte d’Ivoire, en 2024. Des artistes canadiens s’y sont rendus pour travailler avec leurs homologues ivoiriens et présenter le fruit de leurs créations. En 2025, des artistes ivoiriens ont, à leur tour, été accueillis à Montréal. Aujourd’hui, nous poursuivons cette dynamique avec le Bénin. Nous souhaitons que ces échanges s’inscrivent dans la durée et permettent aux artistes de construire des relations qui dépassent le cadre d’une simple résidence.
Pourquoi avoir choisi le Bénin pour cette deuxième édition et quelle est la particularité de cette rencontre entre artistes québécois et béninois ?
Le choix du Bénin s’inscrit dans notre volonté de poursuivre les échanges avec le continent africain, tout en tenant compte des liens historiques, culturels et humains qui unissent les peuples. Le Bénin est un pays dont l’histoire et les expressions culturelles sont particulièrement riches. Il offre également de réelles possibilités de dialogue avec les artistes québécois. Nous voulions créer les conditions d’une rencontre permettant à chacun de découvrir l’autre sans préjugés et d’apprendre de son expérience. Cette résidence est aussi le fruit d’un travail collectif. Plusieurs personnes et structures ont contribué à rendre le projet possible, notamment Carole Da Silva, à travers Femme & Pouvoir, Sica Christelle Yaovi, qui accueille la résidence au Monde de Sica, ainsi que Karine Gbaguidi Kérékou et les partenaires institutionnels et culturels mobilisés autour de l’initiative. La préparation a demandé du temps, des échanges réguliers et beaucoup de détermination. Ce sont souvent les petits pas, répétés avec constance, qui permettent de faire aboutir un projet de cette envergure.
Le thème retenu est « Traversées, identités et éco-matériaux ». Que recouvre cette thématique et quelle place occupe-t-elle dans le travail des artistes ?
Ce thème nous invite à réfléchir à ce que nous sommes, à nos parcours, à nos histoires et aux liens que nous entretenons avec nos territoires. Il évoque également la mémoire, les déplacements, les rencontres entre les cultures et la manière dont les artistes peuvent traduire ces réalités dans leurs œuvres. Les identités ne sont pas figées. Elles se construisent au fil des expériences, des rencontres et des transmissions. Les artistes peuvent ainsi questionner leur histoire, revisiter leur environnement et proposer leur propre lecture du monde. La question des éco-matériaux apporte une autre dimension à cette réflexion. Elle nous invite à porter un regard différent sur les matières disponibles autour de nous, notamment celles que l’on récupère ou que l’on réutilise. Un matériau qui semble ordinaire ou sans valeur peut devenir, entre les mains d’un artiste, un support d’expression et un objet chargé de sens. Nous avons proposé ce thème comme un cadre de réflexion, mais les artistes restent libres dans leurs démarches. Ce qui nous intéresse, c’est la diversité des regards, des sensibilités et des propositions artistiques susceptibles d’émerger de cette rencontre.
Cette résidence comprend également des immersions et des rencontres avec le milieu artistique béninois. Qu’apportent ces expériences aux artistes québécois ?
Il est important pour nous que les artistes ne restent pas uniquement dans un atelier. Nous souhaitons qu’ils découvrent le pays, rencontrent les populations, échangent avec les artistes locaux et s’imprègnent de leur environnement de travail. Le Bénin possède une histoire et un patrimoine qui méritent d’être connus. Des lieux comme Ganvié, Porto-Novo et Cotonou offrent des expériences différentes et permettent de mieux comprendre la diversité des réalités du pays. Les rencontres avec les artistes béninois sont également essentielles. Échanger avec des créateurs qui ont une formation, des références et une expérience du monde différentes permet de sortir de ses habitudes. Les artistes peuvent ainsi questionner leur propre démarche et découvrir de nouvelles façons d’aborder leur travail.Les échanges avec les artistes aînés sont particulièrement précieux. Leur parcours, leur expérience et leur connaissance du milieu artistique constituent une source d’inspiration pour les plus jeunes. Nous espérons que ces rencontres laisseront des traces durables, bien au-delà de la résidence.
Vous accordez aussi une place à la dimension sociale du projet, notamment à travers une fresque réalisée avec des enfants à Porto-Novo. Pourquoi cette initiative est-elle importante ?
Pour nous, l’art ne doit pas être réservé à un cercle restreint de spécialistes ou aux personnes qui ont les moyens d’accéder aux espaces culturels. Il doit aller à la rencontre des populations et créer des occasions de partage. La réalisation de cette fresque avec des enfants à Porto-Novo s’inscrit dans cette démarche. Au-delà de l’œuvre elle-même, cette initiative favorise le contact humain et le partage. Elle offre également aux enfants un espace où ils peuvent s’exprimer et prendre confiance en eux. Nous voulons montrer que l’art peut contribuer à renforcer le lien social. Il permet à des personnes qui ne se seraient peut-être jamais rencontrées de travailler ensemble autour d’une même création. Cette expérience est également enrichissante pour les artistes. Elle les amène à sortir de leur cadre habituel et à réfléchir à la place que leur travail peut occuper dans la société. La rencontre avec les enfants peut susciter des émotions et des réflexions qui viendront également nourrir leur démarche artistique.
Au-delà des œuvres produites, quelles sont vos attentes à l’issue de cette résidence au Bénin ?
Je m’attends à être surpris par les artistes et par leurs propositions. Lorsqu’on réunit des personnes d’horizons différents, on ne peut pas tout prévoir. C’est justement ce qui rend l’expérience intéressante. Nous souhaitons que les artistes aillent au-delà de ce qu’ils connaissent déjà, découvrent de nouvelles perspectives et portent un regard renouvelé sur le Bénin. Nous espérons également que les échanges leur permettront de mieux comprendre les réalités culturelles et humaines de leurs partenaires. Cependant, les résultats ne se mesurent pas uniquement au nombre d’œuvres réalisées. Il faut également prendre en compte les relations nouées, les connaissances partagées et les collaborations qui pourront se poursuivre après la résidence. Nous voulons que les artistes repartent enrichis par cette expérience, aussi bien sur le plan professionnel que sur le plan humain. Nous espérons également que leurs œuvres permettront au public de découvrir des aspects du Bénin qu’il ne connaissait pas forcément.
Après cette étape béninoise, quelles sont les perspectives pour le projet « Regards croisés » ?
Cette résidence constitue une étape dans un processus d’échange appelé à se poursuivre. Après le travail réalisé au Bénin, nous prévoyons de prolonger cette dynamique au Québec, avec l’accueil d’artistes béninois et la présentation de leurs créations dans le cadre d’une prochaine étape du projet, envisagée en 2027. L’objectif est de maintenir les échanges entre les deux territoires. Nous ne voulons pas que les artistes québécois viennent au Bénin, réalisent des œuvres et repartent sans que les échanges se poursuivent. Nous souhaitons également que les artistes béninois puissent faire découvrir leur travail au public québécois. Cette continuité est essentielle pour que le projet produise des effets durables. Elle permettra aux artistes de consolider leurs relations, d’élargir leurs réseaux et, pourquoi pas, de faire naître de nouvelles collaborations.
Un mot sur les personnes et les structures qui ont contribué à la réalisation de cette résidence ?
Je tiens à remercier toutes les personnes qui ont cru en ce projet et qui ont accepté de s’y engager. Une initiative comme « Regards croisés » ne peut être portée par une seule personne. Elle exige une vision commune, de la patience et une véritable volonté de travailler ensemble. Je pense notamment à Carole Da Silva, à Femme & Pouvoir, à Sica Christelle Yaovi et à Karine Bagbidi Kérékou, ainsi qu’aux partenaires qui nous ont accompagnés. Je salue également les artistes qui ont accepté de prendre part à cette aventure et de s’ouvrir à la rencontre. La préparation a nécessité de nombreux échanges, parfois pendant seize à dix-sept mois. Nous avons avancé progressivement, grâce à des discussions régulières et à la volonté de trouver des solutions aux difficultés rencontrées.Je crois profondément que les projets prennent forme grâce aux personnes qui s’y investissent. Au-delà des moyens financiers et de l’organisation, ce sont les relations humaines qui permettent de construire quelque chose de solide.
Quel message souhaitez-vous adresser aux artistes et à toutes les personnes qui soutiennent ce type d’initiative ?
Je voudrais les encourager à continuer de croire en la force des rencontres et du travail collectif. Les échanges culturels sont importants parce qu’ils nous permettent de mieux nous connaître, de dépasser les idées préconçues et de découvrir ce que chacun peut apporter à l’autre. L’Afrique ne doit pas être présentée uniquement comme un continent qui attend de recevoir. Nous avons aussi des savoirs, des expériences, des valeurs et une richesse culturelle à partager avec le reste du monde. Le Bénin, à travers son histoire, ses artistes et ses populations, a beaucoup à faire découvrir. Je souhaite que cette résidence contribue à mettre en lumière cette richesse et à renforcer la confiance dans la capacité des artistes africains à dialoguer avec le monde. Il faut continuer à soutenir les initiatives qui rapprochent les personnes et favorisent la création. Comme je le dis souvent, les affaires, ce sont avant tout les personnes. Lorsque les relations humaines sont solides, les projets peuvent grandir et produire des effets positifs bien au-delà de leurs objectifs de départ.
Réalisé par VIctorin FASSINOU


